À la rencontre des viscéraux

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Le lieu, Les Trois Baudets, Pigalle de nuit. Un complexe culturel plutôt hype, très loin de coller au type de faune que l’on y croise.

Ici des corps à moitié nus et dorés à têtes de chevaux, là de très beaux spécimens de l’underground et de l’alternatif. Sans parrain, certains badauds semblent perdus. Le visiteur averti hésite entre rire face à l’incongru de leur situation ou les jauger du regard comme ses pairs. À certains étages, à certains moments, il est facile de se croire en plein Kubrick. Et quand on entend une femme sur une scène crier de plaisir, on n’est finalement pas trop surpris.

Ne vous en déplaise, il ne s’agit pas là de la remise au goût des orgies romaines, même si on imagine assez bien ELLE titrer et promouvoir ce genre de fantasme. Nous sommes à la 14e soirée du Langage des Viscères, destinée à promouvoir l’art contemporain sous toutes ses formes. Ici on est photographe, réalisateur, plasticien, performer, musicien et surtout écrivain. Les lectures pulsent les divers moments de la soirée, les styles de voix s’enchainent rapides, parfois maladroits, souvent obscènes.

Néanmoins, loin d’être de simples héros du vice, les intervenants ont tous un point commun, ici on se bat, on résiste. Tantôt ça jure. Tantôt ça joue. Tantôt ça jouit. On vomit le verbe, bien au-delà du spleen de nos ancêtres, la maladie du siècle étant de ne pas en avoir de propre. Sous la lumière, des témoins muselés de la fin du monde, qui dégoutés du silence des autres, hurlent la douleur de leurs entrailles. On est très loin des rayonnages de la Fnac au plus grand bonheur des gens de goût qui pourront voir dans ces soirées le renouveau des salons au beau sens du terme. On repense notamment aux nuits expérimentales de Breton, et on élude pour quelques heures la mort de l’art, de la littérature. Et si Marc Lévy n’avait jamais été vrai.

Les soirées du langage des viscères sont organisées par Amine Boucekkine qui entre deux lectures tente de fédérer ses ouailles avec le sens des responsabilités d’un Lapin blanc, la peur d’être en retard, l’envie de nous emmener avec lui, si toutefois l’audience daigne le suivre. Car le parisien est toujours aussi dur depuis 150 ans. Dans la salle, les bobos se gaussent, les groupies  goths trépignent d’impatience en attendant Solor Dolorosa, mené par la voix du célèbre Andy Julia.

Et pourtant quelques perles, les photos hypnotiques de Lucie Inland, l’interlude presque burlesque (non rien à voir avec des nipples ici) du Cercle Pan ! Et surtout, surtout, Draught 22.

Draught : (n.) (anglais) courant d’air, jeu de dames. De petits interludes légers réalisés d’une main d’expert par le jeune Clément Oberto. Bien que très mystérieuses, des parenthèses séduisantes saisissant si bien le féminin qu’on repense avec sourire au carnet d’un jeune vicomte ou à une collection élégante dans un cabinet de curiosités. Les belles n’y sont pas trophées vulgaires, mais plutôt vestales évaporées. Psychés insondables et songes non pondérés. Au programme ce soir-là, de l’éther, l’opus 22 (mais non le 22ème) le plus doux de tous. Il y met en scène la femme enfant, le mythe de la princesse pure à prendre. Cette Alice trop grande pour aller jouer au pays imaginaire, mais pas assez pour le quitter tout à fait. La forêt sombre et sèche en forme de terre vaine et stérile contraste avec les palpitations de l’image. Le jeu entre la caméra et le modèle n’est pas sans rappeler le pas de deux du renard et du petit garçon blond, ils s’apprivoisent avec l’envie de combler le besoin, d’être unique.

Pendant ce court instant, on est ailleurs, extra-corporel. On se sait dans des sièges de cinéma, mais on voudrait pouvoir saisir cette main blanche, ce jupon lumineux et chaque seconde de film qui se déroule est à la fois délicieuse et douloureuse. Draught 22 est du bois de ces courts-métrages ou de ces chansons que l’on veut passer en boucle, convulsivement, pendant des heures, des jours.

Une découverte charmante qui méritait à elle seule le déplacement et l’attente.

En résumé, une opportunité à ne pas mettre entre toutes les mains. À tous les amateurs de simple, passez votre chemin. Mais que le « Langage des Viscères » se signe d’un V pour Vendetta pour tous les laissés pour compte de la création, passionnés de dissonances et autres discordances, ceux qui ont dans le sang l’envie du mieux et dans la bouche un arrière-goût de Révolution ! Allons enfants !

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Le Langage des Viscères (ses dates, ses lieux, ses divers intervenants) : http://www.facebook.com/group.php?gid=53938598438

Le cercle Pan ! : http://panblog.typepad.com/

Clément Oberto : http://www.clementoberto.com/

Et retrouvez également Draught sur Facebook :
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A propos de l'auteur

Image de : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres littéraires (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. En ce moment, elle se passionne pour la cuisine vegan et le crowdfunding, elle ne désespère pas de relier un jour les deux. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Envie de participer à son dernier projet ? http://www.kisskissbankbank.com/marmelade

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