Interview : Peggy Sastre
En partant des dérivés de cette maxime « Tota mulier in utero » (toute la femme est dans son utérus), Peggy Sastre a voulu rappeler ce qui fait qu’avant même d’être des femmes, nous sommes des êtres humains dont la carte biologique est loin d’être figée et immuable. Auteur de nombreux articles autour des biotechnologies pour Chronic’art, co-auteur du livre Sexe machines avec Charles Muller, mais aussi traductrice des Netocrates, cette doctorante en philosophie des sciences explore dans Ex Utero, Pour en finir avec le féminisme un aspect rarement abordé de l’identité même d’une femme.
Dahlia : Appeler cet essai Ex Utero, c’est en clin d’œil à Elisabeth Badinter dont le premier essai portait sur le fait que l’instinct maternel n’était qu’une invention quasi-idéologique du 20ème siècle ?
Non pas du tout, même si Elisabeth Badinter n’a pas tout à fait tort. Si l’instinct maternel n’est pas pour autant une « invention », il est beaucoup moins répandu dans le monde animal, dont l’humain fait partie, qu’on essaye de nous le faire croire. Les bébés congelés de Véronique Courgeot, pour prendre un exemple d’un fait divers récent, ne sont qu’une version « technologique » des infanticides qui ont lieu tous les jours chez les lions, les singes…et dans des endroits du globe encore dépourvus de congélateur… Blague à part, il est vrai que cette crispation autour de l’enfant, de son innocence, de sa pureté, etc. sont assez récents dans l’histoire de l’homme. Mais cela a aussi à voir avec l’environnement dans lequel nous vivons : quand un vieillard était la « bibliothèque » de tout un village, il était logique de le protéger. Maintenant qu’on possède des librairies électroniques, on peut jeter les vieux par la fenêtre. Les enfants par contre, dans des pays où l’on peine à atteindre un taux de fécondité renouvelant les générations, où la contraception est répandue, le bébé est une denrée rare et donc à préserver – si possible idéologiquement parlant.
D’un point de vue biologique non plus il n’est pas réellement pertinent de parler d’un « instinct » maternel. La maternité, quand elle se passe « bien » (la grossesse est aujourd’hui, dans le monde, la première cause de mortalité des femmes, avec près d’un demi million d’individus mourant chaque année des suites de complications liées à la gestation) est une énorme machinerie et une construction très complexe de réponses hormonales et immunitaires « faites » pour que la mère s’attache à cet alien qui se développe à l’intérieur d’elle et que l’alien ne tue pas la matrice nécessaire à son existence. Je dis « faites » avec des guillemets car il n’y a aucun dessein ni volonté de la nature derrière cela mais seulement une succession de réponses adaptatives pour certaines vieilles de plusieurs millions d’années et qui ont dès lors prouvé leur efficacité.
Pour revenir à mon titre, outre qu’il est une référence cryptique à Nirvana, il inverse la maxime de la médecine hippocratique et scolastique, Tota mulier in utero (toute la femme est dans son utérus) qui identifiant la femme et sa capacité gestatrice. Ce qui m’intéresse au contraire, c’est de voir que « la » femme n’existe pas, et qu’une séparation nette de la sexualité et de la reproduction, si possible par des moyens technoscientifiques (mon dada) permettrait de changer bénéfiquement la donne : de permettre la naissance d’une autre façon de penser le féminisme et de diversifier un mouvement qui crève littéralement de son monolithisme (en France, tout du moins).
Loïc : Ce n’est certainement pas un hasard si Ex Utero se termine sur ces mots d’Ovidie : « C’est pour cela qu’aujourd’hui je milite plus pour une libération des individus et non pas de toutes les femmes, parce que ce groupe cohérent n’existe pas. » Est-ce la raison pour laquelle tu as choisi comme sous-titre de ton livre « Pour en finir avec le féminisme », un féminisme qui trop souvent prétend parler au nom « des femmes » comme s’il s’agissait d’une seule et même entité ?
Oui tout à fait. En finir avec le féminisme, c’est en finir avec UN féminisme singulier, totalisant, globalisant et très souvent moralisant (même si on n’a encore rien fait de mieux que la morale pour unifier des groupes discordants !) et essayer d’envisager des solutions plurielles au problème de la domination des femmes, problème qui est encore, dans les faits, extrêmement réel et actuel partout dans le monde. Mais rien ne m’agace plus que cette idée selon laquelle le fait de posséder deux chromosomes X m’obligerait à me reconnaître et appartenir de facto à 50% de l’humanité.
Dahlia : L’idée de départ de ton livre, c’est que les sexistes comme les féministes de la branche Chiennes de garde (on en revient souvent à elles, malheureusement) se focalisent tous sur une chose : le corps de la femme comme objet de tous ses malheurs et qui en font une créature tout le temps victime et incapable de se défendre…
J’aime beaucoup au début du film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, Baise-moi, quand le personnage joué par Raphaëlla Anderson dit, en parlant de son viol, que la meilleure façon de ne pas se faire fracturer sa voiture est encore de ne pas laisser d’objet précieux en apparence. Une partie des féministes officiels (comme d’ailleurs beaucoup de gens « lambdas » dans la population), pensent que le sexe d’une femme est ce genre d’objet précieux, un nouveau siège de l’âme. Ce qui ferait que tout ce qui passe par là (sexualité, procréation, avortement, violence…) invoquerait des réalités absolument et unilatéralement graves. Je ne nie pas la réalité de ceux et celles qui affirment que ça l’est, je veux juste qu’on se rende compte que ce ne l’est pas automatiquement. Qu’une femme qui s’est faite avorter ou violer sans en ressentir de traumatisme énorme, ça existe, et que ce n’est pas une malade, une folle, ou quelqu’un qui refoule sa souffrance. Qu’on peut en effet être une femme et autre chose qu’une victime.
Loïc : Que penses-tu de cette phrase extraite du Manifeste de Théodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir : « Les féministes sont vraiment rongées par la crainte que les femmes ne soient pas aussi fortes et aussi compétentes que les hommes, et cherchent désespérément à prouver qu’elles le sont. » ?
J’aime beaucoup Théodore Kaczynski, y compris dans sa façon qu’il a de raconter parfois un peu n’importe quoi. Aujourd’hui, dans nos sociétés industrialisées et scientificisées, les femmes ont autant de moyens qu’un homme, ou plus précisément, elles ont autant de moyens de se donner les moyens qu’un homme. En ce qui concerne la force, outre qu’elle peut se travailler, pousser le bouton d’une bombe ne demande pas des biceps énormes. Quant à la compétence, tous les tests d’intelligence prouvent que les femmes le sont autant que les hommes. Elles le sont certes dans des domaines différents (les femmes réussissent en moyenne mieux aux tests verbaux, les hommes, toujours en moyenne, dans ceux plus abstraits des matrices de Raven, etc.) mais elles le sont. Et à ma petite échelle, dans mon expérience professionnelle, j’ai rencontré de très nombreuses femmes brillantes, qui cravachaient deux fois plus pour accéder à un salaire égal, et de très nombreux hommes tâcherons, accrochés à leur pouvoir comme des babouins sur leurs branches.
Dahlia : Quand tu évoques le fait de « devenir des non-femmes », ce n’est pas non plus devenir les égales des hommes, d’ailleurs comment devenir les égales de ce qu’on ne pourra jamais être biologiquement parlant ! Donc qu’est-ce ça serait pour toi ?
Non, car l’égalité, finalement, comme l’homogénéité, ne m’intéresse pas plus que cela. Devenir des non-femmes, pour faire suite à l’expression de Marcela Iacub, c’est laisser tomber ce qui a été adapté, pendant des millénaires, à la condition féminine, à cette femme « naturelle » qui a toujours plus ou moins été une fiction, plus ou moins idéologisée selon les périodes de l’histoire. Par exemple : faire et élever des enfants, le totalitarisme que peut représenter l’attachement à un enfant, croire qu’en n’étant pas mère on n’est rien, l’empathie, le fait de préférer des carrières sociales à d’autres plus intellectuelles et abstraites, le fait de se pourrir la vie pour s’attacher à un homme, le fait de s’excuser de vivre, d’être en retrait, dans l’ombre… Devenir des non-femmes, c’est aussi prendre conscience de toutes nos déterminations biologiques, de toutes ces sédimentations évolutives et millénaires qui n’ont plus lieu d’être (ou du moins le peuvent) dans nos sociétés modernes et de les dépasser, si on le désire.
Loïc : Dans ce livre tu critiques la bioéthique, notamment en ce qui concerne l’ectogénèse (p.130). Est-ce à dire que tu refuses toute notion de morale appliquée à la Science ?
J’aime beaucoup l’opinion d’Alfred Kinsey selon laquelle la morale ne fait pas partie de la méthode scientifique. Le problème de la bioéthique, surtout en France, c’est qu’elle s’insinue partout. Je ne vois pas le rapport entre interdire les tests de produits cosmétiques sur des trisomiques et fortement entraver l’exposition de cadavres écorchés et plastinés. Ma seule morale est celle du consentement. Interdire de faire se développer des embryons décongelés après 14 jours de division cellulaire, c’est non seulement entraver énormément d’avancées scientifiques, comme l’ectogenèse, mais c’est en plus totalement idiot. La bioéthique n’est que la traduction « polie » d’idéaux religieux et métaphysiques définis, nés avec d’autres temps et d’autres mœurs et aujourd’hui anachroniques. Tout le monde rigole ou presque quand le Vatican donne son avis sur la façon de faire en science. Quand le CCNE pond un rapport, tout le monde écoute, respecte, et trouve cela crédible ! Ce n’est pas un hasard si ce sont dans les régions du globe dénuées d’esprit judéo-chrétien (en Chine, au Japon, en Corée…) où la philosophie dominante veut que la vie commence avec la naissance (en Chine ou au Vietnam, il n’y a pas de délai légal d’IVG, on peut avorter des grossesses à 5 ou 6 mois sans plus de problème de conscience que cela !) que sont menées les recherches les plus poussées sur tout ce qui touche à l’embryon. La science n’a jamais bien fonctionné avec des tabous…
Loïc : La référence au darwinisme est permanente dans ce livre. Pourtant, ne serait-il pas exact de dire, à l’instar du Professeur Thuillier, qu’il s’agit davantage d’une hypothèse que d’une théorie ? Karl Popper lui-même avait très longtemps refusé de voir le darwinisme comme une « théorie scientifique », car non testable…
Il faut arrêter avec cela ! L’idée que la théorie de l’évolution n’est pas une théorie fait partie des idées reçues les plus communes, et j’oserai dire les plus graves sur le darwinisme. Après les écrits de Darwin lui-même, des générations de scientifiques ont testé et retesté ses hypothèses, les ont affinées, les ont augmentées de points scientifiques inconnus à l’époque du naturaliste anglais. Voyez la théorie synthétique de l’évolution, soit l’alliance de la théorie de la sélection naturelle aux lois de l’hérédité et de la génétique, inconnues à l’époque de la publication de l’Origine des Espèces. Je dis grave, car c’est aussi un moyen que les Français ont trouvé pour relativiser leur retard en darwinisme, dire que ce n’est pas totalement avéré, que finalement, en être encore à se désengluer du lamarckisme, ce n’est pas si tragique, et blabla... Mais c’est de la connerie pure, la théorie de l’évolution se prouve tous les jours en laboratoire, sur des bactéries, sur des organismes qui se reproduisent très vite et dont on peut mesurer justement l’évolution. Quand vous avez une bactérie dont le renouvellement générationnel se fait en quelques minutes, en un mois, vous avez des millions de générations sur lesquelles travailler, observer, tester et prouver l’existence de phénomènes sélectifs tels que Darwin, avec une acuité extraordinaire, les avait décrit en son temps. Plus loin, le génie de la théorie de l’évolution est qu’elle ne se limite pas aux organismes vivant et peut s’appliquer peu ou prou partout, en particulier dans des domaines culturel et idéologiques. C’est une théorie révolutionnaire qui va bien au-delà de ce que Darwin avait imaginé. L’équation (variation + sélection + hérédité = changement évolutionnaire) est universelle !
Dahlia : Tu es également la traductrice de l’essai Les Netocrates d’Alexander Bard et Jan Söderqvist qui a mis plus de huit ans à arriver en France. Pour toi, le pouvoir appartient aux êtres 2.0 ?
Ce qui m’a plu chez Les Netocrates, c’est aussi leur caractère ultra-darwinien. Le fait qu’ils aient été si longs à être traduits est un phénomène qui s’explique d’ailleurs darwiniennement ! Dans l’écosystème culturaliste, lamarckien et globalement scientophobe qu’est la France, il est logique que des mécanismes de défense se mettent en place contre ce livre, contre ce qu’il représente. On le voit aussi aujourd’hui avec tous ces débats législatifs déprimants autour de l’HADOPI, de la loi Création et Internet, des mesures débiles pour sauver l’audiovisuel en taxant l’Internet et les mobiles, de la lutte contre le téléchargement, contre l’échange, contre la culture du libre et de la gratuité, etc. Les dinosaures essayent désespérément de défendre leurs bouts de gras mais c’est déjà trop tard, l’environnement leur est défavorable, c’est le chant du cygne. Alors oui, le pouvoir à moyen et long terme appartient à ceux qui savent que l’échange d’information vaut plus que sa captation mais comme l’évolution raisonne en millions d’années, on doit s’attendre à tolérer encore longtemps dans le paysage les êtres 1.0.
Dahlia et Loïc : Pour conclure et si tu n’avais qu’une phrase à adresser aux féministes actuelles, quelle serait-elle ?
Chiennes, prenez garde (pour citer HPG) le statu quo est bien plus dangereux que le changement ! Et pour citer Benjamin Constant repris par Bakounine : la diversité c’est la vie, l’uniformité c’est la mort.
Crédits photo : Olivier Goulet
En savoir +
Ex Utero, Pour en finir avec le féminisme, Peggy Sastre, Editions La Musardine, Collection L’Attrape-corps, 2009, 182 pages
Les Netocrates, Alexander Bard et Jan Söderqvist, Traduit par Peggy Sastre, Editions Léo Scheer, 2008 (2000 pour l’édition originale), 300 pages
Blog de Peggy Sastre : http://lamutationestenmarche.blogsp...
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J’ai réalisé depuis un autre entretien avec Peggy Sastre sur ses projets et ses rapports avec les féministes officielles et on le trouvera là :












