36ème Sous-sol

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36ème sous-sol est un court-métrage fantastique français produit par Les Films de la Lymphe, association de Poitiers réunissant un petit groupe de jeunes passionnés de cinéma. Genre cinématographique trouvant encore mal sa place dans notre contrée, il est facile pour un fan de s'émoustiller face à ce qui pourrait se présenter comme un « espoir ». Le réalisateur et photographe, PH Debiès, offre un court-métrage qui ne manque pas d'enthousiasmer...

Le film présente quatre personnes dans un ascenseur, ils ne savent ni comment et pourquoi ils ont atterri là. Chacun possède de lourds secrets. Tandis que l’ascenseur ne cesse de descendre, les souvenirs remontent…

36ème sous-sol se regarde comme une expérience intense dans laquelle les vices des personnages sont dévoilés au grand jour sans qu’ils ne puissent y changer quoi que ce soit puisque le destin de chacun est fixé dans une cage dont la destination demeure inconnue. Le dénouement est peut-être peu surprenant, mais l’intérêt du film réside dans son potentiel fantastique et dramatique et surtout dans sa réalisation. Proposant une image très soignée, une photographie plus qu’honorable, des maquillages joliment crades réalisés par le talentueux David Scherer (Mon Père, Ouvert 24/7, Poultrygeist) et un montage au rythme agressif, le film de PH Debiès parvient à capturer son spectateur pour le forcer à être témoin de l’immoralité de ses personnages.

Jamais gratuit, 36ème sous-sol ne cherche pas simplement à choquer, mais plutôt à secouer par le biais d’une mise en image agressive et de personnages « ordinaires » qui se révèlent plus tordus les uns que les autres, le tout sans qu’ils ne s’échangent un mot. Et c’est justement l’un des points forts du film : éviter de remplacer l’action par le dialogue. Ce genre de parti pris, même pour un court-métrage, dénote une volonté intéressante de vouloir revenir à l’intérêt même du cinéma. 36ème sous-sol n’est pas un film muet, mais les dialogues prononcés ne sont là que pour livrer une dimension plus réaliste à l’ensemble.

Un court très démerdard qui se donne des moyens et qui ne se laisse jamais de pause durant une bonne douzaine de minutes, 36ème sous-sol n’est pas là pour nous détendre et PH Debiès se montre comme un jeune réalisateur à suivre.

Le film est en train de faire la tournée des festivals français, et a même connu son petit moment de gloire au Canada lors de la dernière édition du festival SPASM.

Interview

Comment est née l’idée du 36ème sous-sol ? Et pourquoi « 36ème » ?
J’ai toujours été passionné par les films traitant de l’Enfer et du Diable en général, Angel Heart, Rosemary’s baby, L’Associé du Diable… C’est un concept terriblement puissant qui nous renvoie à une peur universelle, même pour les mécréants dont je fais partie. Quant au concept de l’ascenseur pour l’Enfer, il avait été très habilement suggéré dans Angel Heart d’Alan Parker (un magnifique générique de fin). Un ascenseur vous envoie d’une manière directe d’un point A à un point B sans possibilité d’être détourné, sans rémission possible. Une parfaite illustration du destin scellé de ces quatre personnages. Ensuite, pour être franc, il s’agit également de raisons bassement pécuniaires : un décor d’ascenseur est relativement peu onéreux. En ce qui concerne le titre, il fait référence à l’expression « être au 36ème dessous », utilisée lorsque quelqu’un touche le fond moralement.

Le film aborde le passage de la vie à la mort, ce qui peut rappeler L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne, as-tu été influencé par ce film ou est-ce un hasard ? Qu’est-ce qui t’a attiré dans ce sujet ?
J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai pas encore vu L’Échelle de Jacob. Je vais réparer ça très prochainement. Ce qui m’a le plus attiré dans le sujet, c’est que ces gens sont morts et qu’ils ne le savent pas encore. Je l’avais déjà abordé sous un autre angle dans mon film de fin d’études, Mars Requiem. C’est au fond quelque chose d’assez cruel car le destin des personnages est scellé dès le début du film, mais en même temps il s’agit de personnages peu recommandables, pas de héros blancs comme neige. Je peux donc me permettre d’en rire et de les malmener un peu.

Les personnages semblent assez caricaturaux au premier abord, mais les flashes-back leur donnent une existence qui ne nous permet plus de les regarder avec un certain cynisme, qu’est-ce qui te plait dans ce parti pris ?
Je laisse le spectateur seul juge du sort mérité ou non des personnages. Leurs caractères et leurs torts sont très différents et j’imagine que chacun sera plus sensible au destin d’un tel ou d’un tel. J’aime bien aussi chambouler le spectateur en passant d’un ton à l’autre. Par exemple les personnages d’Henri et Josie nous sont d’emblée présentés comme comiques, pourtant leur scène dans la cuisine est une des plus glauques et sanglantes du film. Aussi sexy soit elle, Lili finit en steak carbonisé. Quant à Samy le policier, il peut passer pendant un court instant pour un brave type, mais c’est éclipsé en un coup de feu brutal. Le pire ennemi du réalisateur c’est l’ennui. Si un réalisateur parvient à ennuyer son public devant un petit film de 13 minutes, il peut raccrocher les gants. L’arrière-goût un peu acide du film permet je l’espère de maintenir l’attention du spectateur pas forcément très réceptif au genre.

Ils parlent plus avec des regards qu’avec des mots, et ton autre court-métrage L’Appel du large avait déjà peu de dialogues, est-ce parce que tu as peur que les paroles fassent trop écho au théâtre ?
Il y a du vrai là-dedans. Je n’ai rien contre le théâtre, bien au contraire, mais j’ai une aversion totale pour le jeu théâtral au cinéma. Il y a peu de dialogues dans L’Appel du large, mais ils sont de trop ! Le dernier tiers de 36ème Sous-sol est presque muet, car les personnages prennent conscience qu’ils sont déjà morts. Ils deviennent les spectateurs de leurs souvenirs lorsqu’ils regardent dans le vide, vers la caméra. Josie semble même chercher du regard et trouver le spectateur pour l’implorer lorsqu’elle prend conscience de son sort funeste. Pourquoi en faire des tonnes ? Le jeu de massacre a déjà commencé.

Le cinéma fantastique a le don de mieux laisser place aux regards et aux silences, c’est très visuel, est-ce pour ça que ce genre t’attire ? Quelles sont les autres raisons ?
Je ne sais pas si c’est spécifique au cinéma fantastique mais il est vrai que l’on peut mieux jauger le point de vue d’un réalisateur sur des silences que sur une longue suite de dialogues. En tant que spectateur si on me donne l’occasion de coller mes propres mots sur un regard plein d’amour ou de haine, alors quelque part je m’approprie le film et l’apprécie d’autant plus. Mais c’est à double tranchant, beaucoup de spectateurs attendent d’un film qu’il leur tienne la main et les dorlote du début à la fin sans solliciter leur cervelle plus que ça. Ce n’est pas ma conception du cinéma. Si l’on prend la fin ouverte de The Thing de John Carpenter par exemple : elle laisse le champ libre à l’imagination du public quant à l’issue des deux survivants et à leur nature même. Après l’avoir vu environ 50 fois, j’en reste encore bouche bée. Mais à sa sortie, cette fin a rebuté beaucoup de monde, le film s’est viandé et la carrière de Big John en fut gravement ébranlée. C’est triste mais c’est ce qui fait du fantastique un genre à part, un pari risqué pour les producteurs, mais aussi un vivier de jeunes fous furieux avides de raconter des histoires comme seul le cinéma peut en offrir. C’est la découverte d’univers nouveaux avec des règles réinventées qui m’attire dans le fantastique ; c’est le genre le plus à même de nourrir les désirs secrets des existences routinières.

Comment s’est passé le travail avec les acteurs ?
J’ai écrit les personnages pour chacun des comédiens, avec qui j’avais déjà tourné, exceptée Stéphanie Kern Siebering. L’idée générale était que les personnages injecteraient l’humour dans le film pour contrebalancer le ton sombre et la violence du propos. Pour le personnage de Samy joué par Julien Guibert, il s’agissait de mêler fourberie et ringardise avec subtilité. Julien n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour être drôle, il n’a qu’à lever le sourcil. Henri et Josie, joués par Edouard Audouin et Anne Courpron, devaient être beaucoup plus caricaturaux, deux bêtes de foire grimaçantes, pour donner un côté un peu cartoon au film.
Les Deschiens nous ont beaucoup influencé évidemment. Ces deux comédiens et moi nous connaissons depuis plus de dix ans et avons souvent tourné ensemble, nous arrivons à nous comprendre sans de longs discours. Quant à Stéphanie, son personnage a beaucoup évolué tout au long des différentes versions du scénario (plus de dix !) jusqu’aux derniers jours avant le tournage. Elle ne savait donc pas trop sur quel pied danser, elle avait signé pour quelque chose de beaucoup, beaucoup plus trash à la base. Mais en apprenant à la connaître, je me suis dit qu’elle méritait un rôle plus classe. Elle s’y est très bien adaptée, et a bluffé pas mal de monde sur le plateau par le sérieux dans son travail. Dans l’ensemble j’ai laissé pas mal de liberté aux comédiens ; je faisais mon boulot, ils faisaient le leur. Dans l’ascenseur, il y a pas mal de plans-séquences et beaucoup d’improvisation. J’ai utilisé quelques prises hors jeu dans le montage final. Je dirais que ce qui était sur le papier était nettement moins drôle, mais que l’ambiance du plateau a déteint sur le texte. Par exemple, les dialogues dans la scène sous la neige (« J’aime pas l’cinoche ») ont été inventés sur place… ils collaient bien avec la coiffure improbable de Julien Guibert !

Combien de temps as-tu pris pour préparer ce film ?
Le scénario est en fait un patchwork de plusieurs histoires que j’avais écrites ces dix dernières années, mais qui se sont révélées irréalisables financièrement. Très frustré de rester les bras croisés pendant des années tandis que tout le monde tournait à tour de bras, je me suis assis sur un banc dans un jardin d’enfants, ai pioché des scènes ici et là dans mes vieux scénarios et en une heure et demie j’avais le squelette de 36ème Sous-sol. J’ai ensuite appelé à la rescousse mon camarade Colin Vettier, qui avait déjà écrit de nombreux scénarios, pour équilibrer le tout et m’assurer que tout était bien compréhensible. Je m’étais fixé une deadline pour la
réalisation du film, à savoir mon trentième anniversaire qui avait lieu quatre mois plus tard.
J’avais une idée précise de l’équipe que je voulais. Je n’avais pas le temps de chercher un producteur ou de monter un dossier de subvention, je voulais respecter ma deadline et avoir le contrôle complet du projet et du calendrier. Après quelques larmes versées sur le bureau de mon banquier, j’avais un budget riquiqui pour un film mais compensé par une équipe super efficace et habituée au système D. La société Art Park, pour qui je travaille régulièrement comme monteur et cadreur, m’a apporté un gros soutien logistique.
Le tournage s’est déroulé calmement sur cinq journées, sans trop de stress. Ayant été assistant réalisateur sur d’autres projets, je ne voulais pas dépasser les quinze plans par jour. A part le froid omniprésent, en intérieur comme en extérieur, je dois dire que c’était un tournage plutôt relax. La post-prod fut plus laborieuse. J’ai finalement décidé de monter moi-même le film par pur égoïsme, et de l’étalonner également (ça, je m’en serais bien passé). Entre la fin du tournage et le produit fini il s’est écoulé six mois, ce qui fait qu’il a fallu en tout et pour tout neuf mois pour accoucher du bébé.

Le film est très soigné, on pourrait croire à l’aperçu d’un long-métrage, comment as-tu choisis ton équipe et comment avez-vous mis la main sur les différents matériaux que vous avez utilisés ?
De nos jours il est très facile d’obtenir une image de type cinéma avec des kits mini35 ou encore plus simplement avec un reflex numérique avec fonction vidéo. Sur internet, depuis l’avènement du Canon 5D MKII on voit fleurir un sacré nombre de fondus d’images léchées… mais ça n’en fait pas pour autant de bons cinéastes ! Je voulais bien sûr une belle image pour mon film, mais certainement pas en faire une pub pour le 5D. J’ai choisi un vieux camarade de route, Julien Deka, qui est aussi un excellent réalisateur (le long métrage Sodium Babies) au cadre, et l’étonnant Sylvain Séchet à la lumière. Tous les deux sont des habitués du 5D et savent en tirer le meilleur pour servir le film et non leur ego. Après, qui dit peu de budget dit peu de matériel, or tourner au 5D réclame une quantité de lumière bien moindre qu’avec une caméra vidéo, ce qui n’est financièrement pas négligeable. L’équipe déco a fait aussi un travail remarquable au vu du budget dont ils disposaient et des conditions dans lesquelles ils ont dû fabriquer l’ascenseur. En ce qui concerne les effets sanglants et le personnage de l’Écorché, j’avais rencontré David Scherer sur le tournage du long-métrage Le Jour de la comète sur lequel j’étais photographe de plateau et lui avais parlé de ce personnage, qui constituait un challenge pour lui. A la musique j’ai eu la chance d’avoir le concours de Laurent Sauvagnac, un vrai pro dont l’habillage sonore y est pour beaucoup dans l’ambiance à la fois crédible et un peu « bis » du film.

36ème sous-sol est très différent de L’Appel du large, ce dernier prend beaucoup plus son temps pour installer une atmosphère inquiétante, presque planante, tandis que 36ème sous-sol est bien plus agressif et rythmé, est-ce parce que tu veux essayer de toucher un peu à tout ?

Six ans se sont écoulés entre ces deux projets, entre-temps j’ai vu des films, j’ai fait des rencontres, le matériel a évolué (la HD grand public en 2004 ? de la science-fiction !) et surtout j’ai appris beaucoup des retours négatifs sur L’Appel du large. Pour beaucoup c’était lent, auteuriste, expérimental… Mais c’était un film très personnel, je ne visais pas du tout les festivals avec ce film. Avec 36ème Sous-sol, j’avais l’ambition de faire un film pop-corn, de moins de quinze minutes – donc calibré pour les festivals – et surtout que l’on ait envie de revoir. Je ne suis pas du genre violent ou glauque comme certaines scènes pourraient le faire croire, je ne prends aucun plaisir devant les films gore… Mais par contre, provoquer une émotion quelle qu’elle soit au public, rire, choc, dégoût… alors là je plaide coupable. Ce n’est pas un film aussi personnel que L’Appel du large. Je sais aujourd’hui que je veux faire ce métier pour raconter des histoires, mais pas la mienne. Quant au rythme agressif de 36ème Sous-sol, d’une part il fallait que je fasse loger toutes ces scènes issues de divers scénarios en moins de quinze minutes pour les festivals, et d’autre part je m’en tiens à cette règle d’ordre personnel que plus court est un film, meilleur il est.

Quels sont les réalisateurs ou les artistes en général qui t’influencent particulièrement ?
Depuis mon enfance j’ai toujours été fasciné par John Carpenter. Un propos simple, des images choc, un style unique. Quand j’ai commencé à m’intéresser au bonhomme lui-même, cet espèce de cowboy solitaire nihiliste qui accepte certaines missions sous la contrainte mais s’arrange toujours pour dynamiter le projet de l’intérieur (Escape from L.A. est un peu l’histoire de Carpenter à Hollywood…), j’en ai carrément fait mon mentor. J’aime également les films de Roman Polanski car il sait doser l’angoisse comme personne. David Lynch pour la liberté dont jouit le spectateur devant ses films. Bruno Podalydès pour la franchise et l’humour de ses tranches de vie. Je suis aussi un grand amateur de BD et fan absolu de Riad Sattouf et de Lewis Trondheim.

Peux-tu nous parler des Films de la Lymphe ?
Les Films de la Lymphe est une association que l’on a créée en 2000 pour fédérer les différents vidéastes qui sévissaient à Poitiers à l’époque. De ces collaborations sont nés plus de cinquante clips, courts métrages et même un long-métrage, Sodium Babies des frères Decaillon. Aujourd’hui tout ce petit monde s’est éparpillé un peu partout en France et ailleurs, mais la Lymphe vit toujours et son esprit système D est l’âme même d’un film comme 36ème Sous-sol.

As-tu des projets à venir ? J’ai cru lire que tu étais intéressé à l’idée de faire une comédie…
Mon prochain film devrait se tourner l’été prochain à Prague avec les équipes d’Art Park Productions pour le projet Film Fabrik III, qui consiste à réunir des réalisateurs durant un mois dans un lieu unique et d’enchaîner les tournages. J’ai vraiment hâte d’y être, même si mon histoire est encore au stade de l’embryon.
Quant à la comédie, oui pourquoi pas mais je ne l’écrirai pas : j’ai beau essayer, cela finit toujours avec des morts violentes !

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A propos de l'auteur

Image de : Ayant grandi avec les films de Schwarzenegger, Bruce Willis et Van Damme, je n’ai jamais pu profiter pleinement des Disney durant mon enfance. Heureusement, sinon je ne me serais jamais intéressé au cinéma.

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