24 City

par Duck|
Auteur phare de la sixième génération, Jia Zhang-Ke n’en finit pas d’analyser les transformations de la société chinoise contemporaine. Il s’intéresse ici à la reconversion d’une usine du parti en complexe résidentiel de luxe. Pseudo-documentaire ou fiction réaliste, le cinéaste s’amuse à brouiller les pistes.

24city_logo_image Jia Zhang-Ke construit son film de manière très systématique, trop peut être. Il le compose d’interviews de personnes, réelles ou fictives, ayant un rapport direct avec l’usine en question. Ces entretiens sont entrecoupés d’envolées esthétiques diverses, s’attardant sur le travail des ouvriers, les sorties d’usines, la transformation du lieu. Comme toujours chez lui, il est question de changements : l’ancien en nouveau, l’usine en complexe résidentiel.

Construit de manière linéaire, le film commence par interroger les représentants de l’ancien monde : les ouvriers qui durant des années ont sacrifié leur vie à l’usine. Ils racontent leurs fiertés, leurs regrets, leurs souvenirs. Dans un deuxième temps, le cinéaste interroge des personnes indirectement liées à l’usine : des filles de travailleurs, l’entrepreneur responsable du nouveau bâtiment. Par ce biais, le cinéaste tente de capturer l’évolution, de montrer un passage de témoin, les souvenirs des uns se heurtant aux ambitions des autres. Jia Zhang-Ke retranscrit aussi ce sentiment par les séquences intermédiaires, assemblages hétéroclites du paysage en évolution.

24 City s’ouvre sur une séquence de sortie d’usine, hommage au premier film de l’histoire du cinéma : la sortie de l’usine Lumière (l’auteur avait un temps envisagé d’appeler son film Leaving the Factory ). Nous y voyons une masse se précipiter vers la sortie de l’édifice. A cette image très marxiste, pouvant rappeler les films d’Eisenstein, va bientôt se substituer des petits groupes au travail, puis des individus seuls.
Par ce procédé, il marque l’éveil à l’individualisme d’une Chine de plus en plus capitaliste. Les paysages très austères se déploient sous nos yeux à travers une imagerie numérique presque hors de propos, magnifiée par Yu Lik-Wai, chef opérateur attitré de J ia Zhang-Ke depuis son premier film. La bande originale aux accents techno de Lim Giong (responsable de la musique de Millenium Mambo ) vient également ajouter une couche très étrange à des images tendant parfois vers le surréalisme. Le réalisateur s’amuse avec ces faux semblants, filmant parfois des trompe-l’oeil afin de perdre le spectateur dans un univers où il ne peut distinguer la fiction de la réalité.

24city_logo_image02Car le point nodal du film est évidement ici. Le cinéaste avait déjà travaillé, de manière plus conventionnelle il est vrai, cette frontière entre le vrai et le faux dans ses deux films de 2006, Dong et Still Life . Le premier était un documentaire sur la construction d’un barrage et ses conséquences sur les habitants de la région. Le deuxième était une fiction qui prenait cet événement comme point de départ de sa narration. Dans 24 City, les frontières sont plus floues. En effet, Jia Zhang-K e a mélangé de véritables interviews avec de faux entretiens interprétés par des acteurs. Il pousse même le vice jusqu’à faire jouer à Joan Chen le rôle d’une ouvrière ressemblant à Joan Chen . Étrange moment de cinéma, ce passage ostentatoirement faux nous amène à nous questionner sur la sincérité de l’ensemble de l’oeuvre.

Le film s’achève sur un entretien avec l’actrice Zhao Tao, égérie du cinéaste, interprétant une fille de basse extraction essayant de gagner sa vie comme acheteuse personnelle. Ce passage s’avère le plus poignant du film, et remet en perspective le reste du métrage. Malgré tous ses artifices, et dernière son vernis avant-gardiste, ce film délivre évidement des instants de vérité. De vérité recréée, mais de vérité tout de même. Zhao Tao conclut sur cette phrase : « Tout est possible car je suis la fille d’un ouvrier », mettant un point final impeccable à un film sur la nouvelle génération chinoise.

En dépit de ses qualités évidentes, il semble qu’il manque quelque chose à ce film. Le cinéaste traite toujours de ses thèmes favoris, mais expérimente plus que jamais sur un des points les plus délicats de la création cinématographique : la narration. Ici plus de dramaturgie, mais seulement un mince film conducteur reliant les différentes séquences, souvent austères, du métrage. Il en résulte souvent un ennui profond malgré les quelques séquences qui parviennent à émouvoir ou à toucher le spectateur. La force esthétique est indéniable, mais il manque délibérément un élément pouvant permettre au spectateur de s’identifier, et donc d’adhérer à l’ensemble. Lorsque Jia Zhang-Ke réalisait Xiao Wu artisan pickpocket, son premier film, il y avait une véritable narration qui nous amenait à accrocher à l’histoire. Cet intérêt s’est petit à petit perdu tout au long de sa filmographie pour aboutir à 24 City, objet certes magnifique, mais aux attraits purement cérébraux.

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24 City ( Er shi si cheng ji ), 1h47 min.

Dans les salles depuis le 18 mars 2009.

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