2 jours dans l’enfer de Lone Sloane (1)

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Première partie de la chronique de Pierre Mikaïloff sur la 18ème édition du Festival International du Disque de Perpignan qui, pour l'occasion, a accueilli en son sein quelques illustres noms de la sphère rock et du monde de la BD.

23 et 24 septembre 2006 / Festival international du Disque de Perpignan.

Avec, pour les dessinateurs de BD: Riff Reb’s, Philippe Druillet, Joan, Jeff Pourquié, Guillaume Bouzard.

Pour les auteurs : Philippe Manoeuvre, Christian Eudeline, Jean-William Thoury, Pierre Mikaïloff

Expo photo : Alain Dister

Samedi 23 septembre 2006.

1_philippe_druillet_par_chloa_c_des_lysses_thumbQuand je redescends dans le hall de l’hôtel, vers 11 heures, je distingue deux personnages installés dans des fauteuils. Je reconnais – malgré mon manque évident de sommeil, et ma mauvaise vue – Jean-William Thoury . Avant même qu’il ne me présente son voisin, je devine que l’homme en noir qui se tient à ses côtés, est l’auteur de l’une des oeuvres parmi les plus violentes et les plus noires de la bande dessinée : Philippe Druillet . Qui se révèle étonnamment chaleureux. Alors que j’imaginais une sorte de conte Dracula, en plus ténébreux, l’auteur m’informe qu’il a cessé depuis longtemps de faire empaler les mécréants qui s’aventurent sur ses terres, ainsi que de boire le sang de leur progéniture. Rassuré sur ces deux points, je me laisse tomber sur un fauteuil et termine ma nuit.

Erreur. Grossière erreur ! Je suis aussitôt tiré de mon sommeil par un bruit de boots. Christian Eudeline et Philippe Manoeuvre (boots en daim beige) nous rejoignent. Ainsi que Jean Casagran (boots en cuir rouge), le directeur artistique du Festival International du Disque de Perpignan. Il nous apprend qu’ Alain Dister ne nous rejoindra pas, retenu à Paris. Mais j’admirerai, un peu plus tard, ses clichés, pris à San Francisco, Height Asbury, en 67. Son travail nous parle, nous plonge instantanément dans l’ambiance. Alain Dister voit ce qu’il faut voir, et appuie sur le déclencheur quand il faut. Ça paraît simple, mais c’est ce qui différencie une photo qui raconte quelque chose d’une quelque photo ratée.

Nous filons au F.I.D . J’en profite pour me débarrasser d’une question importante, celle qu’un ami m’a demandé de poser à Philippe Manoeuvre : Quand les Rolling Stones abandonnent-ils marijuana et LSD pour l’héroïne ? Et quels disques en constituent la bande-son ? La réponse ne se fait pas attendre : 1968, Beggar’s Banquet et Jumping Jack Flash – « jumping jack » signifie héroïne dans l’argot junk. Je rejoins ensuite Mr Druillet au bar. Bien entendu, nous avons un peu de métier, et savons nous tenir.

Après ces libations, Jean-Paul Alduy, maire sénateur de la ville, nous invite à déjeuner dans un lieu étonnant, ayant appartenu à la famille fondatrice des papeteries JOB. Bas-reliefs, vitraux, céramiques, tableaux de famille, à tous les étages… L’endroit a du charme, il n’est pas restauré à outrance. Un cadre idéal pour notre beggar’s banquet (si vous vous souvenez de la photo intérieure de la pochette…).

En tendant l’oreille vers les conversations de mes commensaux, je sens confusément que la journée ne tardera plus longtemps à basculer dans le surréalisme. Ce qui s’explique par l’emplacement géographique de la ville. Plus précisément, de sa gare, qui concentre sur ses frêles arcades une somme considérable d’énergies cosmiques.

En effet, les dalinistes sont parmi nous, et les langues se délient. Quelques bonnes histoires commencent à circuler. Il y a celle de cet homme qui, rentrant chez lui à la nuit tombée, coupe par la plage, et tombe en arrêt devant une silhouette solitaire, installée dans un fauteuil, face à la mer. Il s’approche, et se rend vite compte qu’il s’agit de Dali, en train d’examiner une diapositive à la lumière de la lune. Les deux hommes se sont parlés. On peut tout imaginer, quant à la teneur des propos échangés…

Mais, au fait, vous ai-je dit que nous avions un job to do ? Nous devons maintenant nous rendre dans une église, vraisemblablement détournée de ces fonctions initiales un siècle ou deux plus tôt, pour y faire une dédicace. Je décide que ça peut être un bon plan de m’installer avec mes bouquins à côté de Philippe Druillet, et de l’observer dessiner.

Toujours magique, en effet, de voir surgir les deux guerriers casqués de la pointe de son stylo-bille. Et le bon côté, avec Druillet, c’est qu’il regarde et qu’il cause… Par exemple, il me conseille de me tourner, et de regarder la fresque derrière nous. Au-dessus de ce qui fut l’autel, on observe en effet une étrange allégorie, sans doute retouchée au moment où le lieu fut détourné de son usage sacré. Druillet me fait remarquer des symboles maçonniques. Je note aussi ces anges, coiffés d’une curieuse flamme…

2_pascal_comelade_par_cloa_c_des_lysses_thumbMais le timing est serré, le concert de Pascal Comelade approche. On se rend au théâtre municipal. Juste à temps…. Un détail me frappe d’emblée : Certains peuvent monter sur scène avec une chemise que n’aurait pas reniée Johnny Cash et échapper au ridicule. Comelade est de ceux-là…

Sans doute, une telle musique ne pouvait-elle naître qu’ici ? Où aurait pu germer l’idée de ce mélange de jouets, d’instruments préparés, d’objets usuels, et de piano Steinway, sinon dans cette enclave surréaliste ?

Le garçon qui est sur scène devant moi n’a nul besoin d’artifice pour être rock. Nul besoin de recourir à une grille de douze mesures, une guitare électrique, une pédale fuzz, ou un solo de pentatoniques… Les références sont plus subtiles, mieux assimilées. Au contraire, il y aura même un solo de… paille ! Un instrument réellement démocratique, et qui, étonnamment, rock un peu plus que beaucoup de choses entendues au cours de ces deux trois dernières années.

Une conversation, trop brève, avec Pascal Comelade, après le concert, me permettra de constater que son oeil brille quand on lui parle des Flamin’ Groovies . C’est certain, il est du bon côté de la force. En rentrant tranquillement à l’hôtel, cette nuit-là, avec Christian, Jean-William et Pascal, la conversation dérive juste comme j’aime. On parle de tout et de rien, mais surtout de ces touts et de ces riens qui font l’essentiel de nos préoccupations depuis l’adolescence.

Avant d’aller me coucher, convaincu par les arguments imparables de Christian, je décide un truc présomptueux : Me lever à 7h30 et me joindre à ceux qui vont visiter le musée Dali, à Figueras.

Fin de la première partie…. Lire la suite

Crédits Photos: Chloé Des Lysses

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A propos de l'auteur

Image de : Pierre Mikaïloff est écrivain et scénariste. Traumatisé à jamais par les dix secondes d’intro de God Save the Queen , il s’essaiera lui-même à la fuzzbox avec Les Désaxés et Jacno. Il a collaboré à Rock & Folk, ainsi qu’à de nombreuses revues, imprimées ou en lignes, comme Minimum rock’n’roll, Gonzaï ou Luxe Intérieur. Depuis 2006, il a publié une dizaine d’ouvrages, dont une biographie de Noir Désir et un essai autour de Daniel Darc et participé à de nombreux ouvrages collectifs.

2 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 30 septembre 2006
    kyra a écrit :

    Wow, superbe article Pierre, merci !! On sent la plume acérée qui tranche dans le vif, et surtout le souci du détail. C’est un véritable plaisir de te lire. Et bienvenue sur Discordance, c’est un honneur de te compter parmi nous.

  2. 2
    le Samedi 7 octobre 2006
    champignon a écrit :

    eh bien! très bel article, on ne s’ennuie pas, et le sourire se dessine sur le visage du début à la fin!
    j’ai hâte de lire le suivant, j’ai faim de toi ahahah!

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