15ème Festival du Film Asiatique de Deauville – Triste Asie

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L’édition 2013 du Festival du Film Asiatique de Deauville souffle cette année ses 15 bougies. Le plus important festival de cinéma d’Asie de France et d’Europe a pourtant perdu de sa superbe.

Festival du film asiatique de Deauville, 2013. Crédit: Fanny Roux.

S’il nous fallait donner un mot pour résumer la sélection de Deauville Asia 2013, ce pourrait être « désabusé ». La quasi-intégralité des films présentés se résume par des portraits tristes, sans nuances, d’une société qui se cherche. Les réalisateurs semblent s’être donnés le mot pour filmer tour à tour des scènes d’inceste, de viol, de violence extrême, sans oublier l’alcool et la drogue… La réalité des pays d’Asie semble décidément bien triste !

On ne compte plus le nombre de synopsis présentés dans le livret du Festival qui commencent par « sans famille, sans amis » ou « sans emploi et sans avenir ». Notre préféré restant tout de même le protagoniste Jung, du film coréen The Weight, qui est « né bossu, élevé dans un orphelinat, travaille dans une morgue et doit prendre de nombreux médicaments afin de soulager les douleurs liées à sa tuberculose et son arthrite ». Heureusement que le soleil était au rendez-vous samedi pour accueillir les festivaliers, sinon la dépression en aurait guetté plus d’un…

Cherche Action désespérément

Si la réalité est ainsi désemparée, on comptait tout de même sur la compétition Action Asia, qui ne manque pas chaque année de nous surprendre par ses aventures plus abracadabrantes les unes que les autres. Mais, comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, 2013 marque la fin de cette catégorie tant attendue par beaucoup de festivaliers. On trouvera des films qui y auraient eu leur place, heureusement, comme un petit lot de consolation : The Last Supper, Dragon Gate : la légende des Sabres Volants ou encore le dernier-né de Wong Kar Wai, The Grandmaster.

Des déceptions au rendez-vous, mais également de bonnes surprises. D’une part, une cérémonie qui se retrouve avancée au samedi soir au lieu du dimanche, permettant ainsi aux festivaliers d’un weekend de pouvoir y assister. D’autre part, une nouvelle récompense… celle du public. Après chaque séance, tout festivalier a le droit de donner son avis sur le film qu’il vient de visionner. Deauville Asia étant un de ces rares festivals totalement ouverts au public, ce nouveau prix s’impose presque comme une évidence.

Enfin, l’apparition sur les écrans d’un film d’animation, hors compétition : Bouddha, le Grand Départ. Si le cinéma d’animation asiatique méritait un festival à lui tout seul, sa présence au sein de Deauville Asia apporte une certaine reconnaissance du genre comme partie intégrante du paysage cinématographique d’Asie. Léger bémol, puisque pour une première, le film de Kozo Morishita lent et très dispersé, n’est peut-être pas le meilleur exemple… mais saluons néanmoins l’initiative.

Voyage en terre inconnue

Comme le dit si bien le président du Jury Jérôme Clément, président du conseil d’administration du Théâtre du Châtelet, les cinémas d’Asie présentent des réalités si différentes de la nôtre, avec des codes si particuliers, qu’il est difficile de les appréhender avec nos sensibilités européennes, sans être chamboulé. Voyage en « terre inconnue » que de présider un tel jury, et au regard de la sélection, on ne peut que compatir.

Jury Festival Deauville, mars 2013. Crédit Fanny Roux

Néanmoins, ce voyage a abouti et nous dévoilons la sélection de la rédaction, même si, comme le dit si bien le réalisateur indien Kamal KM : « nous ne faisons pas des films pour être jugés, mais pour partager des émotions ».

Notre coup de cœur : ID, de Kamal KM

Image de Couronné par le Lotus du Jury au Festival, le film de l’Indien Kamal KM mérite entièrement cette récompense. Film humain avant tout, ID est l’histoire de la perte d’identité dans la multitude, et de la recherche de l’autre sans pour autant l’abandon de soi. Un film coup de poing sans fioritures, d’à peine 1h30, totalement rafraîchissant face au reste de la sélection. Si la jeune Charu cherche désespérément l’identité du peintre anonyme qui s’est effondré chez elle, cela ne l’empêche pas de passer totalement à côté de la misère qui la côtoie, son iPhone à la main, ses entretiens d’embauche en marketing au bout du fil. Quelque part, on ne peut s’empêcher de s’identifier à Charu, qui veut bien faire, mais sans trop savoir comment, s’accrochant au téléphone du peintre anonyme comme une bouée de sauvetage, alors qu’elle s’apprête à rentrer dans la vie active. Un très bel essai.

Notre coup de cœur, bis : Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir / celles qui voulaient oublier, de Kyoshi Kurosawa

Un silence presque religieux s’impose dans le CID, salle pourtant immense, lors de la projection de l’opus en deux parties, de Kyoshi Kurosawa. Film immense de 4h30 divisé en 5 chapitres, Shokuzai s’impose comme une élégante parenthèse dans ce festival parfois trop cru. Quatre petites filles, témoins du meurtre de leur amie Emili, se voient promettre à la mère, de se ‘racheter’ d’une manière ou d’une autre, de leur silence. 15 ans après, cette histoire affecte chaque jeune fille différemment… Travail d’orfèvre sur le temps qui passe, sur la façon dont les éléments de notre passé affectent, d’une manière ou d’une autre, notre avenir, Kurosawa filme divinement l’épée de Damoclès de la promesse non tenue.

Notre Lotus Action Asia (on n’en démord pas !) : The Last Supper, de Lu Chuan

(Nous tenons à préciser que malheureusement, il ne nous a pas été possible de visionner The Grandmaster)

Sorte de Mémoires d’Hadrien à la sauce chinoise, cette épopée est contée par le fondateur de la dynastie des Han, Liu Bang, qui revient sur son passé et la manière dont il est devenu empereur. Puisqu’il s’agit de souvenirs, The Last Supper a cette particularité d’osciller entre une certaine version de la réalité et un délire parfois irrationnel d’un vieillard prompt aux cauchemars. A tel point qu’il nous est difficile de savoir où commence le réel et où se termine le rêve. Questionnement autour de la postérité et la manière dont l’Histoire s’écrit et se partage, The Last Supper brille par la caméra experte de Lu Chuan qui arrive à rendre parfaitement cette atmosphère onirique.

Une fois encore, on quitte Deauville comme on se réveille d’un rêve, les paupières lourdes et des images pleins la tête. On regrette un peu la sélection de l’année dernière au regard de la réduction inéluctable de la sélection et des compétitions qui s’effectue d’année en année. Si le Président du Festival, Lionel Chouchan, nous affirme que les festivaliers ont encore une fois afflué à Deauville cette année, on ne peut s’empêcher de se questionner sur l’avenir de Deauville Asia… Affaire à suivre.

Le (vrai) palmarès

Lauréats ciné asiatique de Deauville, 2013. Fanny Roux

Lotus du meilleur film : ID, de Kamal KM (Inde)

Lotus du jury ex-aequo : Four Stations, de Boonsong Nakphoo (Thaïlande) & Mai Ratima, de Yoo Ji-tae (Corée du Sud)

Lotus Air France (prix de la critique internationale) : Tabour, de Vahid Vakilifar (Iran)

Prix du Public de la Ville de Deauville: Apparition, de Vincent Sandoval (Philippines)

 

Crédit photo : Fanny Roux.

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En savoir +

15ème Festival du Film Asiatique de Deauville
6 au 10 mars 2013
Plus d’informations: www.deauvilleasia.com

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

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