« La liberté d’expression, c’est le cœur du débat sur Wikileaks »

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Nicolas Kayser-Bril est « datajournaliste » chez Owni.fr. Son rôle est d'y développer cette nouvelle forme de journalisme privilégiant l'analyse de l'actualité par le traitement et la corrélation de données brutes, en utilisant notamment l'aspect communautaire du web conjugué au travail de développeur et de designers chevronnés. Ayant récemment collaboré avec Wikileaks, il a accepté de répondre à nos questions sur les enjeux médiatiques soulevés par le site de Julian Assange, partenaire d’Owni depuis juillet 2010.

En quoi consiste la collaboration d’Owni avec Wikileaks ?

On a créé une interface de consultation des fuites de Wikileaks sur la guerre en Irak. Julian Assange a vu ça et nous a appelés en disant « On a un projet pour vous. Est-ce que ça te dirait de venir à Londres en discuter ». Wikileaks travaillait déjà avec DiaryDig, une interface crée par un indépendant à Boston. On voulait développer une interface plus interactive et sociale, trouver avec les développeurs la manière la plus optimale de présenter les documents et les contextualiser. Le but c’est de filtrer, de pouvoir consulter quelques documents, sans devoir télécharger la base 400 000 fichiers.

Ça a pas mal marché parce qu’on a eu 1, 5 millions de visites. Des milliers de personnes se sont inscrites pour participer à la notation des documents. Des dizaines de milliers de documents on été notés.

Soutenez-vous le principe de transparence revendiqué par Julian Assange ?

La problématique de la transparence totale n’a rien à voir avec le débat Wikileaks. Ce n’est pas le but d’Assange. Il ne veut pas révéler tout les secrets d’État. Assange a déclaré à Forbes récemment qu’il ne contestait pas notre système mondialisé. Il dit simplement qu’on peut améliorer le système en mettant ceux qui le corrompent face à leurs responsabilités.

Hubert Vedrine [ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jopsin, NDLR] a dit qu’Assange était un anarchiste. Il n’a absolument rien compris. C’est tellement plus simple de voir Assange comme un anarchiste qui débarque pour révéler tout les documents secrets, y compris la vie privée des gens. Pour une certaine élite ignorante, « Internet, c’est le mal ». Ce cadre de lecture est dépassé.

Wikileaks a confié la totalité des 250 000 documents à des grands groupes de presse. Cela ne révèle-t-il pas la limite de sa démarche ?

Image de Nicolas Kayser-Bril sur le plateau de Ce soir ou jamais Oui complètement. Owni a critiqué Wikileaks sur ce point. Les grands journaux n’ont pas forcément les compétences pour traiter ces infos. Ils utilisent simplement les « câbles » pour faire leurs enquêtes.

Pour les documents afghans, par exemple, Owni a été aidé par des vétérans et des journalistes militaires qui savaient décoder le langage OTAN. Pourquoi ne pas laisser à ceux qui ont la compétence d’analyser, le soin de le faire ? Évidemment, les journaux ont des spécialistes de l’OTAN, de la guerre. Pour traiter tant de documents, il faut beaucoup plus de personnes qui travaillent dessus.

En utilisant les réseaux sociaux, on a trouvé les bonnes personnes. En 24 h, on avait déjà traduit en français plus de 600 abréviations de l’OTAN. Wikileaks diminue l’impact et l’analyse de ses fuites en les confiant à une poignée de journaux.

Que pensez-vous de la volonté d’Éric Besson, ministre de l’Industrie, de condamner l’hébergeur français de Wikileaks ?

C’est la plus grosse attaque contre la liberté d’expression que je connaisse. C’est ça le cœur du débat sur Wikileaks. C’est une organisation qui collecte des documents, les vérifie et les publie. La mission première de Wikileaks est journalistique. On peut le critiquer. Je ne suis pas sûr qu’il faille tout mettre en ligne, par exemple. Mais quand des gouvernements et des intellectuels censurent un média parce qu’il a mis en ligne des documents qui placent les gouvernements devant leurs responsabilités, c’est extrêmement grave.

Ce sont peut-être les méthodes (taupes dans l’armée, vol de documents secrets) qui gênent, non ?

Non. Tout le monde a des taupes. Ce n’est pas une révolution. C’est comme le Canard Enchaîné. Il y a des fuites qui sont télécommandées parfois. Certaines fuites ont lieu tel jour parce qu’il y a un agenda politique derrière. La quantité d’informations diffusées ne change pas le fond du problème, c’est un média traditionnel. Mais les journalistes ne l’ont pas compris.

Pensez-vous que ce genre de site va se multiplier ?

Oui, c’est une tendance de fond très lourde. J’ai discuté hier avec un journaliste du New York Times de 70 ans. Il ne comprenait pas comment c’était possible de faire fuiter 250 000 documents. Je lui ai dit, tu prends ta clé USB et voilà. Il ne comprenait pas. Tout est digitalisé aujourd’hui. Donc, c’est plus facile de faire des megaleaks, comme Assange les appelle

Il y a beaucoup de rédactions qui s’interrogent sur la manière d’utiliser ce phénomène. Par exemple, on a lancé Ownileaks.com, une interface de messagerie qui permet déjà depuis plusieurs mois de nous envoyer des messages comme sur Wikileaks.

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A propos de l'auteur

Image de : Fanny adore passer des soirées dans les salles obscures ou dans les salles de concert, mais elle préfère parler de trucs un peu moins glamours : les médias et la politique. Assister à une séance de l’assemblée nationale, une conférence sur l’opinion publique ou un débat entre deux responsables politiques ne lui fait pas peur. Elle adore ça. Elle est même devenue parisienne pour avoir l’occasion de le faire plus souvent. Mais, elle n’oublie pas d’où elle vient et soutient avec véhémence son groupe grenoblois préféré : The Melting Snow Quartet ( http://www.themeltingsnowquartet.com ).

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